Lettre à Serge Thion

Je suis content que nous ayons pu nous rencontrer à nouveau. J’ai l’impression que nos affaires avancent. Vous y êtes pour beaucoup. Le fait que Noam Chomsky ait signé la pétition et qu’il m’ait envoyé un mot aimable me redonne du courage. Sa lettre date du 20 septembre. Il n’avait pas encore reçu mes cent quarante-cinq pages. Il va de soi qu’il ne me soutient, pour l’instant, qu’au nom du droit à la liberté d’expression. Je serais heureux que Shahak joigne sa voix à celle de Lilienthal et de Chomsky.

Voici, de plus, les quelques éléments promis :

– M. P., professeur d’histoire à l’université de Clermont (I ou II ?). Il a demandé à venir me voir à Vichy. Il m’a déclaré : « Je me suis comporté comme un lâche dans ton affaire. Tu as raison, mais je n’ai pas le courage de te soutenir. Je suis un lâche et je le resterai malheureusement ». P. est un homme de droite. Je le trouve courageux de m’avoir fait pareil aveu.

– M. Nicolas W., professeur de littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Clermont (I ou II ?). Il était tout feu, tout flamme. Il voulait écrire une lettre sanglante au Nouvel Observateur. Il était particulièrement indigné par l’article de Claude Martin. Puis il m’a envoyé un mot (que j’ai quelque part dans mes archives) pour me dire qu’il renonçait et qu’il me demandait de l’en excuser. Je lui ai répondu qu’il me décevait beaucoup mais que je lui gardais mon amitié. W. est un « chrétien progressiste ».

– Faurisson = OAS. Mon ami André Garnier (comptable dans une toute petite entreprise de Vichy), ancien doriotiste, homme de soixante ans aujourd’hui, incroyablement cultivé, avait été arrêté à deux reprises en 1961 et 1962 parce qu’il était soupçonné d’appartenir à l’OAS. En réalité, il avait beaucoup de sympathie pour l’Algérie française et je me souviens même d’avoir assisté à ses côtés à une réunion de ce genre de sympathisants. Même Garnier était atterré par la médiocrité de ces gens. Dans l’atmosphère d’hystérie anti-OAS des pouvoirs publics en 1961-62 (c’est difficile à comprendre pour les gens de gauche, mais c’est ainsi), il était très facile à de Gaulle et à sa police et à ses magistrats de faire n’importe quoi contre les « sympathisants de l’OAS », de la même façon que, quelques années auparavant, il leur était très facile d’arrêter, de condamner ou d’exécuter les « sympathisants du FLN ». A. Garnier a trinqué à ce moment-là (comme Bastien-Thiry, comme Degueldre, comme Dovecar, comme Piegts) et cela, je ne l’ai pas supporté. Je n’ai pris ni ma plume, ni mon téléphone pour le clamer. Mais ce n’était un mystère pour personne que j’étais ulcéré de ce qu’on faisait à mon ami. La gauche, elle, réclamait de la répression et encore plus de tribunaux d’exception pour réprimer les « fascistes de l’OAS ». Tu parles ! En tout cas, un jour de mai 1961, deux flics sont venus me chercher chez moi, soi-disant pour m’interroger. J’ai dû laisser seule à la maison ma femme qui était gravement malade. Je les ai prévenus. Ils m’ont dit : « Il y en a pour quelques minutes et vous reviendrez chez vous ». En fait, ils m’ont flanqué en garde à vue. À l’époque, cela pouvait tout signifier. Je pouvais rester ainsi au commissariat de Vichy pendant des heures ou des jours avant d’être transféré dans un centre loin de Vichy comme c’était le cas pour A. Garnier. J’ai piqué une formidable colère au poste de police. J’ai insulté ces flics. Ils m’ont relâché après un interrogatoire dont ils se souviendront toute leur vie. Je vous en parlerai. Cela se passait en mai 1961, je vous le rappelle. Dans la nuit qui a suivi, la maladie de ma femme s’est sensiblement aggravée (salpingite, 41° de fièvre…). Sales souvenirs. En octobre 1961, j’ai été inculpé d’outrage à magistrats. Le juge d’instruction m’a fait venir et revenir « n » fois à Cusset. Un jour, le 1er mars 1962 (l’hystérie anti-OAS était à son comble et les pourparlers d’Évian allaient déboucher), j’ai été une fois de plus convoqué. Et là, dans le cabinet du juge d’instruction, on m’a mis les menottes et on m’a interné à la maison d’arrêt de Riom. J’y ai passé dix-sept jours et seize nuits. Bien sûr, la presse a raconté que j’étais OAS ou quelque chose de ce genre. Bien sûr, je n’ai rien démenti. D’ailleurs, les gens n’y croyaient pas autour de moi. C’est en mai 1962, je crois, que je suis passé devant un tribunal qui, pour outrages à magistrats (outrages renouvelés dans le cabinet du juge d’instruction), m’a condamné à je ne sais quelle peine qui couvrait le temps de détention + amende + frais. Je dois dire que le SNES s’est tout de même décidé à intervenir en ma faveur. Il a dit très nettement que j’étais le contraire d’un fasciste. J’ai l’impression qu’aux Temps modernes et ailleurs on s’en était rendu compte. Bref, c’est un sale souvenir. Je rappelle souvent aux gens de gauche qui se plaignent de ces immondes tribunaux d’exception qu’utilise si bien Giscard qu’ils ont, plus que tous autres, contribué à les créer.

– Chapuzet. M. Chapuzet, appariteur à Lyon-II et « chef » des appariteurs, m’a déclaré un jour de 1979, devant M. Gallini, administrateur : « M. Faurisson, vous devez savoir que nous ne pouvons pas assurer votre sécurité. Ce n’est pas notre travail. Nous en avons discuté avec le syndicat. Nous sommes là pour protéger les lieux et non les personnes. »

– Ma plainte contre Bernadet pour voie de fait (affaire de l’affiche appelant les collègues à venir signer au secrétariat de la présidence un factum contre moi). Le tribunal s’est tout récemment déclaré incompétent. Bernadet a fait valoir qu’il avait agi ainsi dans mon propre intérêt. Je suppose que c’est dans mon propre intérêt qu’il avait tenté de me faire passer en conseil de discipline. C’est dans mon intérêt également qu’il avait fait publier le  communiqué disant : « Le président de l’université Lyon-II et les directeurs et responsables du Centre régional d’histoire économique et sociale tiennent à faire savoir aux étudiants et à l’opinion publique qu’ils n’ont jamais cautionné et qu’ils rejettent catégoriquement les affirmations scandaleuses de M. Faurisson qui prétend minimiser les horreurs des crimes nazis en niant l’existence des chambres à gaz. M. Faurisson n’est pas historien et ne fait partie d’aucun centre de recherches d’histoire contemporaine de la région lyonnaise. Ses affirmations ne reposent sur aucun fondement sérieux et ne méritent que le mépris ».

Bernadet, socialiste, avait agi en collusion avec Le Matin de Paris. Il a aussi agi en parfaite entente avec l’homme qui, depuis le 29 janvier 1978 (Colloque de Lyon sur «Églises et Chrétiens de France dans la deuxième guerre mondiale»), me vouait une belle exécration : un maître-assistant d’histoire du nom de François Delpech (d’origine juive, je crois, mais fort chrétien).

C’est lors de ce colloque que j’ai vu se déchaîner contre moi les pires imprécations.

Il ne faudrait pas que votre livre donne pour autant l’impression que tout le monde s’acharnait contre moi. Ce qui m’a le plus atterré, c’est le silence, la peur (à toucher du doigt !), l’abstention. Songez que pas un collègue sur soixante-quinze que nous sommes dans notre UER n’a eu le moindre mot, le moindre geste de sympathie. Des gens avec qui j’avais des relations cordiales sont allés signer des textes contre moi. C’est très tardivement (vers mai, juin 1979) qu’un assistant, qui est du SNES, a commencé à réagir. Il avait peur lui aussi. Presque tout le monde avait peur.

Et puis – c’est capital – il y a eu ceux qui m’ont défendu. Je suis très touché de l’attitude de mes anciens étudiants. Les nouveaux ne me connaissaient pas. Ils n’avaient eu que deux cours avec moi. Il y a eu surtout Pierre Guillaume. Le recteur a été courageux. Vous connaissez sa réponse aux journalistes. A. Garnier, venu m’assister à Lyon le 20 novembre, a pris peur quand il a vu les types me frapper avec une haine qui, je dois le dire, était impressionnante, et il m’a laissé tomber ce jour-là. L’étudiant qui, très courageusement, a pris ma défense et qui, par la suite, devait recevoir en même temps que moi un jet de je ne sais quoi dans la figure m’a, lui aussi, plaqué par la suite. Sa femme a exigé qu’il reste dans son coin. Deux étudiantes dont j’ai sollicité le témoignage par écrit pour un autre incident m’ont répondu par une lettre commune qu’elles ne voyaient pas de quoi je voulais parler. Mais une autre étudiante, Cécile D. (reçue quatrième à l’agrégation cette année), a fait preuve d’un incroyable courage en toute circonstance. Il y a eu d’autres cas de lâcheté et de courage.

Sachez qu’en 1978 j’ai eu toutes les peines du monde à trouver quelqu’un qui veuille bien me servir de témoin au CDJC. Il s’agissait de G. S., journaliste aux Nouvelles littéraires. Au CDJC, [Meram] lui a dit que je n’étais nullement mis à la porte et que c’était un malentendu. À ma visite suivante, j’ai été mis à la porte. Pour ce qui est de l’Institut historique allemand, ils sont moins sûrs d’eux. Mais ils ont tenté le coup. C’est l’évidence. Je suis content de vous avoir eu à mes côtés. Le CNRS fait toujours son petit effet. Argument d’autorité ! On n’en sort pas.

Je ne suis pas sorti du tunnel. Mais j’aperçois une petite lueur. Des gens commencent à venir vers moi. Ils ont un peu moins peur.

[…]

Je pense à un point capital pour votre bouquin. Il faudrait bien faire sentir que je suis loin d’être la seule victime de cette formidable intolérance. Souhaitez-vous que je réunisse des renseignements sur :

– M. Bardèche, jeté en prison en 1948-1949-1950 ;

– Paul Rassinier, accablé d’outrages, poursuivi, condamné en perdant ignominieusement un procès ;

– Christophersen, maison incendiée ;

– Wilhelm Stäglich, contraint à la retraite + amputation d’⅕ de sa retraite pendant cinq ans + repoursuivi en ce moment ;

– Hellmut Diwald, sommité de la science historique allemande, écrivant que le génocide ce n’est pas tout à fait sûr dans ses points essentiels mise au pilori ou à l’écart de la 1re édition annonce d’une édition améliorée l’édition sort : « Le génocide est un fait qu’on ne saurait nier » ;

David Irving reçoit son livre de Ullstein Verlag. Constate formidables amputations et même un truc mis à contresens. Proteste. On lui répond que cela aurait été intolérable pour le public allemand. Fait interdire la vente de son énorme bouquin ;

– « Faurisson et Butz pseudonymes », déclare tribunal allemand pour se débarrasser de nos attestations ;

– mise à l’index (Indizierung) du livre de Butz en Allemagne et de je ne sais combien d’autres ouvrages révisionnistes déclarés « dangereux pour la jeunesse»;

– Berufsverbote depuis trente-cinq ans. Udo Walendy, diplômé de sciences politiques, mis à la porte. Lothar Stielau, professeur de lycée, mis instantanément à la porte parce qu’il écrit : « Le faux journal d’Eva Braun et le pas beaucoup plus vrai journal d’Anne Frank ».

– en ce moment, foule de procédures contre révisionnistes en Allemagne, etc.

Dernière minute : Rencontré ce matin, à Lyon, Serge G. (maître–assistant). Conversation très sympathique. Reconnaît que c’est par peur qu’il n’a pas bougé. S’honore de n’avoir pas signé le factum Bernadet du 16 novembre 1978. Dit que c’est par peur que les gens n’ont pas bougé.

30 septembre 1979