Lettre à Mlle Sophie Hélène Château, juge d’instruction

Mademoiselle,

Si j’en crois un article de Rivarol du 18 octobre 1991, p. 2, vous seriez juge d’instruction à Bobigny. À la fille de Madame Liger, apparemment morte sous les coups d’un certain Rachid, “immédiatement remis en liberté après son interrogatoire et son inculpation pour coups et blessures ayant entraîné la mort, bien sûr sans intention de la donner”, vous auriez dit que vous saviez ce que vous aviez à faire et vous auriez ajouté : “Ça suffit de critiquer comme ça à tort et à travers la Justice parce que moi, si je voulais enterrer un dossier, je pourrais l’enterrer comme je veux. Je peux m’asseoir dessus.”

J’espère vivement que Rivarol se trompe et que vous n’avez pas tenu les propos que vous prête la fille de la victime. Si c’est le cas, tenez ma lettre pour nulle et non avenue.

En revanche, si Rivarol et la victime disent vrai, sinon mot à mot, du moins en esprit, laissez-moi vous dire ceci:

Je suis à la fois français et britannique.

Je ne suis pas dupe de la bonne renommée dont jouit le système judiciaire britannique ; ce système est capable, comme tous les autres, d’assez belles infamies; mais, pour ce qui est de la mauvaise renommée du système judiciaire français, elle me paraît amplement méritée. Pour commencer, qu’une jeune fille de vingt-neuf ans, comme c’est votre cas, puisse décider souverainement d’interner ou non un citoyen français est bien dégoûtant. Mais, d’une manière générale, pour cent raisons que j’espère développer dans un essai intitulé Justice française, justice couchée, j’exposerai en quoi le système judiciaire français est une sorte de canaillerie.

Vous voudrez bien, à ce propos, trouver ci-jointe la copie d’une lettre que j’adressais le 4 juillet 1991 à Claude Grellier, juge français.

Recevez, Mademoiselle, l’expression des sentiments que vous croyez devoir mériter.

18 octobre 1991