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Lettre à Claude Grellier, juge français

Monsieur, 
 
À la veille d’une opération chirurgicale nécessitée par les coups dans les jambes reçus le 21 mars à l’entrée de votre tribunal, je me dois de vous livrer quelques réflexions que m’inspire votre attitude aussi bien ce jour-là que dans quelques autres circonstances où il m’a été donné de vous observer. Je le ferai sans ambages. Je vous parlerai sans fard. 
 
La justice française m’inspire pas mal de mépris. Je la méprise d’abord comme le fait aujourd’hui à peu près tout Français mais aussi comme le font, vous le savez, tous les Anglo-Saxons. Depuis deux cents ans, les juges français ont crié successivement « Vive le Roi ! », « Vive la République ! », « Vive l’Empereur ! », « Vive le Roi ! », «Vive l’Empereur !», « Vive le Roi ! », « Vive la République ! », « Vive l’Empereur ! », « Vive la République ! », « Vive Pétain ! » et ils ont fait fusiller leurs compatriotes dans un sens puis, sans désemparer, «Vive de Gaulle!» et ils ont fait fusiller d’autres compatriotes dans l’autre sens ; ils ont crié « Vive l’Algérie française ! » et ils ont fait fusiller ou guillotiner dans un sens, puis « Vive l’Algérie algérienne ! » et ils ont fait fusiller dans l’autre sens. 
 
À la XVIIchambre, que vous présidez, j’ai vu condamner à mort vers 1947. J’y marche dans des flaques de sang. J’aurais du sang jusqu’aux chevilles si les vœux des juges avaient été exaucés (mais il y a eu des grâces, n’est-ce pas) et du sang jusqu’aux genoux si les vœux des procureurs avaient été comblés. 
 
Vous m’avez personnellement fait mauvaise impression. Vous manquez de caractère, me paraissez léger et vous ne connaissez pas votre langue. Vous donnez l’impression d’avoir été élevé dans le coton. Les magistrats sont des enfants sages qui ne savent rien de la vie, c’est une affaire entendue, mais vous avez le style de l’enfant gâté. C’est détestable. Parce que vous êtes incorrect, vous donnez l’envie d’être incorrect avec vous.
 
Vous manquez de courage. Vous l’avez prouvé par votre comportement à l’égard des juifs qui m’insultaient dans votre salle. « Allez-y ! Dégainez ! Nous, on reste!» Voilà ce que ces juifs ont répliqué aux gendarmes, en votre présence ; et les gendarmes ont cédé (comme je les comprends !), et vous avez cédé. C’est probablement ce que vous appelez « l’apaisement » mais les justiciables, voyez-vous, attendent de vous la justice et non « l’apaisement ». 
 
J’aime observer la lâcheté parce qu’elle nous donne une idée de l’infini. Elle a ses faux-fuyants. Souvent, le lâche se pique d’être « courageux mais… ». Par exemple, il est « courageux mais responsable ». Comme on l’aime, ce mot qui vous pose un homme ! Vous, vous êtes courageux, épris de justice, mais vous recherchez… «l’apaisement». Voilà comme, dans votre cas, le tour est joué.
 
François Brigneau manie la langue française comme personne aujourd’hui. Méfiez-vous des apparences du pamphlétaire et goûtez son génie de la langue, je devrais dire de toutes les langues françaises, de la plus drue à la plus noble. Vous devriez avoir du respect pour cet homme et, surtout s’il lui échappe sur le gamin que vous êtes, et l’arriviste aussi, quelque vérité bien sentie, vous devriez vous montrer bon prince et ne pas le cafarder bassement.
 
Vous avez eu l’aplomb de lui reprocher un article où il reprenait ce qu’on appelle ma « phrase de soixante mots ». Dans votre jugement du 5 avril 1991, vous écrivez :
 
Les propos incriminés visant expressément les juifs, il n’y a pas lieu de s’attarder sur l’analyse du conseil du prévenu, selon lequel seuls l’État d’Israël et le sionisme international seraient visés dans la phrase litigieuse.
 
Voilà bien une perle. Dans la « phrase de soixante mots », il ne figure pas un mot, pas une expression qui vise tant soit peu les juifs. À moins de tricher sur l’expression de « prétendu génocide des juifs ». Mais j’ai l’impression qu’il ne s’agit ici ni de tricherie, ni de cynisme. Comme vous connaissez mal votre langue et que l’enfant gâté, le fils à sa maman que vous êtes apparemment, ne s’est guère astreint aux analyses logique et grammaticale ainsi qu’à la recherche du sens des mots, il n’est pas exclu que vous ayez commis une méprise et que, cherchant à dire «implicitement» vous ayez pensé à « explicitement » et, de là, à « expressément ». Je n’en sais rien, ma foi. Un homme qui, en d’autres circonstances, m’a montré à quel point il se trompait sur le sens des mots et, en gauchiste de salon, allait spontanément aux mots prétentieux mais faux au lieu de se contenter des mots simples et justes, peut bien avoir commis ce type d’erreur.
 
Les chambres à gaz hitlériennes n’ont jamais existé. Vous en avez eu la démonstration les 21 et 22 mars. Voyez comme le défi révisionniste du 21 n’a pu être relevé le 22. Vous êtes – et pour cause – incapable de me décrire cette magique chambre à gaz. Or, vous m’obligez à dire qu’elle a existé ou, du moins, à ne pas en contester l’existence, sous peine de sanctions financières qui sont – vous le savez – terribles pour le professeur que je suis. Vous vous autorisez, dans votre jugement, à critiquer le tribunal de Nuremberg à tous les points de vue imaginables – et vous avez raison – mais vous me punissez si je le critique à un seul point de vue ! Manque de logique, d’application et de sérieux, là encore.
 
Et puis, ne venez pas nous dire qu’il y a une loi et qu’il faut bien l’appliquer ! Les juges connaissent deux ou trois moyens, sinon plus, de ne pas appliquer une loi qu’ils tiennent pour injuste, absurde ou désuète. 
 
Dans un texte que je prépare, je ferai sa fête à la justice française. Je vous le dis comme je vous écris cette lettre. Dans peu de temps, nous nous retrouverons face à face. Je vous parlerai avec la même franchise. On ne m’intimidera pas parce que j’ai la chance de n’être pas timide. Et puis, j’ai la conviction que mes découvertes honorent la science historique. J’appellerai donc par leurs noms – vous n’aimez pas cela parce que vous manquez de courage – les magistrats qui se déshonorent en me condamnant pour ces découvertes. Vous noterez que je ne dis pas que vous déshonorez la justice française ; la justice française a déjà, depuis beau temps, perdu tout honneur. 
 
Bien à vous.
 
Je relis cette lettre, écrite d’un jet, parce que la vie ne me permet pas d’écrire à loisir. Vérification faite, je persiste et signe.
 
4 juillet 1991