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Les écritures d’Anne Frank

Une récente découverte vient de remettre au premier plan le problème de l’authenticité du Journal d’Anne Frank et cela au moment même où les défenseurs de la thèse de l’authenticité pensaient avoir marqué un point avec la publication dite « scientifique » de ce journal par le RIOD : Rijksinstituut voor Oorlogsdocumentatie (Institut d’État pour la documentation de guerre) d’Amsterdam.

Avant d’en venir à cette découverte, je voudrais rappeler comment, à la fin des années soixante-dix, j’ai été conduit à penser que le Journal n’était pas dû à la fillette mais à son père, Otto Heinrich Frank (mort en 1980), peut-être en collaboration avec une amie hollandaise.

En 1978, dans une étude destinée à un avocat allemand qui défendait Ernst Römer, coupable d’avoir manifesté un doute quant à l’authenticité du Journalj’avais exposé mes arguments qui, pour l’essentiel, étaient de l’ordre de la critique interne. J’avais découvert dans la version originale hollandaise d’incroyables absurdités physiques tout au long d’un récit auquel on nous demandait de croire comme à une expérience vécue. J’avais aussi visité, étudié et photographié la «Maison Anne Frank» à Amsterdam et j’y avais noté d’autres impossibilités physiques. Je m’étais rendu à Bâle pour y interroger longuement Otto Heinrich Frank et là je m’étais rendu compte que j’avais affaire à un trompeur, au demeurant plein de charme et très habile à circonvenir ses auditeurs. Enfin, j’avais remarqué qu’Otto Heinrich Frank se portait garant aussi bien de la version hollandaise que de la version allemande ; or, ces deux versions sont à ce point contradictoires qu’il n’est pas exagéré de dire qu’elles présentent deux Anne Frank radicalement différentes : dans un cas on a affaire à une fillette un peu niaise et, dans l’autre cas, à un bas-bleu d’une stupéfiante érudition et aux mœurs délurées. La version allemande avait été manifestement fabriquée, avec la collaboration d’une Allemande, pour un public allemand et dans l’intention d’appâter un peu plus la clientèle germanique.

Sur requête du tribunal qui avait à juger le cas d’Ernst Römer, le laboratoire de la police fédérale, sis à Wiesbaden, entreprenait une analyse chimique de l’encre et du papier du manuscrit. Sa conclusion, publiée en 1980, laissait apparaître que des corrections avaient été portées sur l’ensemble appelé « feuilles mobiles »

à l’encre bleu-noir, rouge et au crayon, mais en partie aussi à l’encre de stylo à bille noire, verte et bleue. Les encres de stylo à bille de ce type ne sont apparues sur le marché que depuis l’année 1951.

Le rapport d’expertise ajoutait:

On peut exclure avec certitude que les corrections effectuées à l’encre de stylo à bille sur les feuilles mobiles ont été apportées avant 1951.

Une expertise d’écriture remontant à 1961 avait conclu que l’écriture de tout le manuscrit, y compris les ajouts et les corrections, était de la même main. Du rapprochement entre l’expertise chimique et l’expertise d’écriture, il fallait donc conclure que la personne qui avait rédigé le manuscrit du journal vivait encore dans les années cinquante; or, Anne était morte du typhus en mars 1945 au camp de Bergen-Belsen, peu après sa sœur Margot.

En 1980 la version française de mon étude du Journal était publiée dans l’ouvrage de Serge Thion intitulé Vérité historique ou vérité politique ? Pierre Vidal-Naquet la commentait en ces termes :

Il arrive d’ailleurs à Faurisson d’avoir raison. J’ai dit publiquement et je répète ici que, lorsqu’il montre que le journal d’Anne Frank est un texte trafiqué, il n’a peut-être pas raison dans tous les détails, il a certainement raison en gros et une expertise du tribunal de Hambourg vient de montrer qu’effectivement ce texte avait été pour le moins remanié après la guerre, puis que utilisant des stylos à bille qui n’ont fait leur apparition qu’en 1951. Ceci est net, clair et précis.[1]  

Je ne m’étais pas attardé à l’analyse de l’écriture ou des écritures que l’on nous donnait pour être celle(s) d’Anne Frank. Dans mon ouvrage, je m’étais contenté de reproduire deux spécimens qui, aux yeux du profane que j’étais en la matière, ne paraissaient pas pouvoir provenir de la même personne, d’autant moins qu’une écriture d’apparence « adulte », datée du 12 juin 1942, était suivie quatre mois plus tard, le 10 octobre 1942, d’une écriture d’apparence « enfantine ».

Alarmé par le scepticisme grandissant au sujet de l’authenticité du Journall’Institut d’Amsterdam pour la documentation de guerre faisait savoir qu’une édition complète et non remaniée serait publiée par ses soins et qu’une expertise technique établirait la bonne foi du père d’Anne Frank.

Les préparatifs allaient se révéler laborieux et il ne fallut pas moins de six ans pour voir paraître l’édition tant attendue et remise d’année en année. En 1986 parut l’édition hollandaise et en 1988 l’édition allemande. Nous en sommes toujours à attendre la traduction française. Le moment venu, je confronterai les trois textes comme je l’avais fait pour les trois anciens textes dans les années soixante-dix. Je rouvrirai alors le dossier Anne Frank.

Dans l’ouvrage «scientifique» de 1986, je tombais en arrêt devant la photographie d’une lettre censée avoir été écrite par Anne le 30 juillet 1941 alors que la fillette n’avait qu’un peu plus de 12 ans. Cette écriture « adulte » ressemblait à l’écriture «adulte» du 12 juin 1942 alors qu’Anne avait exactement 13 ans. En quelque sorte, le RIOD répliquait aux sceptiques qu’il ne fallait pas s’étonner d’une telle écriture à l’âge de 13 ans vu qu’on avait la preuve qu’à 12 ans Anne Frank écrivait déjà de cette façon.

En juillet 1988 éclatait dans la presse du monde entier une nouvelle à sensation: on venait de découvrir tout à fait par hasard deux lettres et une carte postale rédigées par Anne Frank et sa sœur Margot en 1940, un mois avant l’occupation d’Amsterdam par les Allemands. Margot, qui avait alors 14 ans, et Anne, qui avait 11 ans, avaient envoyé les lettres et la carte postale à deux correspondantes américaines du même âge, résidant dans une ferme de l’Iowa : Betty Ann et Juanita Wagner, aujourd’hui âgées de 63 et de 59 ans.

L’ensemble était authentifié par J. F. Westra, directeur de la «Fondation Anne Frank» d’Amsterdam.

J’ignore comment il a été possible d’authentifier ainsi la lettre signée « Annelies Marie Frank ». L’écriture me paraît radicalement différente des écritures jusqu’ici attribuées à Anne Frank. Mais, encore une fois, je ne suis qu’un profane en la matière et, pour terminer, je me contenterai de reproduire ci-dessous quatre spécimens d’écriture qui s’étalent sur une période de deux ans et demi et je demande aux spécialistes si on peut attribuer ces quatre écritures à la même fillette aux âges suivants : presque 11 ans, plus de 12 ans, exactement 13 ans et un peu plus de 13 ans.

Le 25 octobre 1988 un acheteur anonyme emportait pour 150.000 dollars, dans une vente aux enchères de Swann Galleries à New York, les deux lettres, la carte postale, deux petites photos-passeport de Margot et d’Anne ainsi qu’une enveloppe d’expédition partie d’Amsterdam. Selon ses déclarations, il remettrait le tout au «Simon Wiesenthal Center» de Los Angeles.

 

– Spécimen n° 1. 29 avril 1940. Anne avait presque 11 ans. Source : New York Times, 22 juillet 1988, p. A1.
– Spécimen n° 2. 30 juillet 1941. Anne avait un peu plus de 12 ans. Source : De Dagboeken van Anne Frank,Amsterdam, RIOD, p. 126.

– Spécimen n° 3. 12 juin 1942. Anne avait exactement 13 ans. Source : Journal de Anne Frank, Calmann-Lévy, 1950, hors-texte.

– Spécimen n° 4. 10 octobre 1942. Anne avait un peu plus de 13 ans. Source : Journal de Anne Frank, Livre de Poche, 1975, hors-texte.

Annelies Marie Frank est née le 12 juin 1929 à Francfort.

30 mars 1989

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[1] P. Vidal-Naquet, Interview dans Regardshebdomadaire du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles, 7 novembre 1980, p. 11.