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La casserole de Caillavet ?

En février 1987, avec une hâte suspecte, Henri Caillavet, ancien sénateur du Lot-et-Garonne, avait annoncé sa démission de l’Union des Athées lorsqu’il avait appris que je venais d’adhérer à cette « union » ; il avait, en la circonstance, exprimé sa «stupéfaction» et son « indignation » devant cette adhésion.[1] Traînait-il une casserole ? Ancien avocat, était-il tenu par son confrère Serge Klarsfeld ? Ce dernier possédait-il, par exemple, des documents identiques à ceux qui me sont parvenus en 1994 et que j’ai sous les yeux ?

Selon ces documents, H. Caillavet aurait, en un premier temps, indûment soutiré de l’argent à des juifs durant l’été 1943 ; puis, cherchant à passer en Espagne, il aurait été arrêté par la police allemande qui, l’ayant détenu à Toulouse, l’aurait relâché dans des conditions suspectes.

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Le 7 juin 1943 Guillaume Nemirousky, cinquante-quatre ans, demeurant à Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), est entendu, dans l’« affaire Caillavet, avocat à Bagnères», par Jean Lacaze, inspecteur des Renseignements généraux, en résidence à Tarbes. Il déclare que ses deux beaux-frères, Abraham et Jeankel (sic) Prom, ont été arrêtés le 25 mai par la police de Pau et conduits à la gendarmerie de Bagnères. Il rencontre par hasard Me Caillavet, qu’il ne connaissait pas, et lui parle de l’affaire ; celui-ci lui demande de passer le lendemain à son cabinet. G. Nemirousky, accompagné de sa sœur et de sa belle-sœur, se rend au cabinet de l’avocat : «Me Caillavet nous déclara que notre affaire dépendait de la police de Vichy et qu’il serait très facile d’obtenir la libération de mes deux beaux-frères mais qu’il y aurait des frais à engager. – Lui ayant demandé à combien s’élèveraient ces frais, Me Caillavet nous répondit qu’il fallait compter sept mille francs pour chacun d’eux. Puis, après réflexion, il ajouta que douze mille francs seraient suffisants. Il exigea le versement immédiat de six mille francs, sans quoi il rendait les dossiers. Me trouvant pris à la gorge, j’ai fait verser immédiatement par ma sœur la somme exigée. Sur ces entrefaites, un de mes beaux-frères Prom, Jeankeil [sic], malade et réformé n° 1 pour blessures de guerre 1914-1918, fut relâché tandis que le deuxième était conduit au camp de Noé. »

G. Nemirousky se plaint de ce que Me Caillavet n’a rien fait pour la libération du prisonnier et pense que l’avocat s’est contenté de provoquer l’intervention d’une femme auprès des services de la préfecture.

Le lendemain, 8 juin, Adèle Prom, quarante-deux ans, est, à son tour, entendue. Elle précise : « Mise en confiance, je lui ai remis [à Me Caillavet] six mille francs car il me menaça de ne pas s’occuper de l’affaire. Il fit ressortir que [dame Josée Roger] avait plein pouvoir auprès du préfet. – Par la suite, j’ai appris que tout cela était fantaisiste, et qu’il n’avait aucun crédit auprès des autorités compétentes. – J’ajoute que je ne connaissais pas cet avocat auparavant. – Je porte plainte contre Me Caillavet qui m’a indûment soutiré de l’argent. »

Le même jour dame Josée Roger, soixante ans, est entendue à son tour. Elle déclare qu’elle connaît la famille Caillavet, que Me Caillavet lui a demandé de porter au chef du cabinet du préfet les titres militaires et les feuilles de naturalisation de certains juifs : « Je n’ai reçu aucun argent de Me Caillavet pour cette démarche. Me Caillavet ne m’a pas dit qu’il en avait touché d’eux. » La dame ajoute qu’elle est allée trouver le chef de cabinet, M. Cortiggiani. « [Je] lui ai remis ces pièces en lui déclarant que je ne connaissais nullement les intéressés. J’ai demandé que l’on examine leur cas en vue de leur libération [il s’agissait de cinq ou six Israélites]. J’ai précisé à M. le Chef de Cabinet que je ne faisais cette démarche que parce que Me Caillavet me l’avait demandée. »

Le 25 juin 1943 le capitaine de gendarmerie Burdoncle, commandant la section de Bagnères, signale au sous-préfet, au procureur et au juge d’instruction que « Maître Caillavet, de Bagnères-de-Bigorre, a été arrêté par les douaniers allemands avant-hier dans la région du Plan de Rioumajou alors qu’il s’apprêtait à passer en Espagne en compagnie de son frère. »

Les frères Caillavet, c’est-à-dire l’avocat et son jeune frère, étudiant, sont très vite libérés de la prison de Toulouse. Si vite qu’on peut lire dans une note de renseignements, datée de Tarbes, le 22 septembre 1943, les remarques suivantes :

Cette libération prématurée a causé un véritable étonnement dans les milieux sains de Bagnères. Me Caillavet se loue particulièrement des égards que lui témoignèrent les autorités allemandes pendant sa détention. Le revirement d’opinion qu’il se plaît à extérioriser lui vaut une méfiance absolue dans les milieux bagnérais, voire même dans le cercle qu’il fréquentait avant son incarcération. – À l’heure actuelle, et connaissant le peu de scrupules de Me Caillavet, la population bagnéraise saine le considère comme dangereux pour l’ordre public, et susceptible d’attirer des ennuis à ses adversaires politiques. – J’ajoute que les frères Caillavet ont été arrêtés le 21 juin dernier [le capitaine de gendarmerie donnait la date du 23 juin] par la police allemande aux environs du Col de Rioumajou alors qu’ils tentaient de passer clandestinement en Espagne, vraisemblablement pour éviter une action judiciaire contre Me Caillavet, Henri, avocat, par le Parquet de Bagnères pour distribution de tracts subversifs et pour escroquerie en matière d’intervention auprès des Pouvoirs Publics tendant à obtenir la libération d’internés administratifs israélites. Les sommes demandées allaient jusqu’à six mille francs par personne internée. – En conséquence, la rumeur publique accrédite le bruit selon lequel la libération prématurée des frères Caillavet par les autorités allemandes aurait été conditionnelle.

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Ces rapports des Renseignements généraux, de la gendarmerie et de la préfecture de Tarbes forment un ensemble troublant. La «source» indiquée pour la note de renseignements est qualifiée de « bien informée » et trois autres rapports sont mentionnés, en référence, au sujet des frères Caillavet : des rapports respectivement datés des 1er, 9 et 28 juin 1943. Nul doute qu’avec leurs nombreuses ampliations ces textes constituaient une masse relativement importante dont bien des vestiges doivent subsister aujourd’hui dans différents fonds d’archives français et allemands.

La somme de 6.000 F de 1943 correspondrait aujourd’hui, me dit-on, à environ 25.000 F ; en 1943, un ouvrier P 3 de la métallurgie gagnait 1.500 F par mois. H. Caillavet a été député du Lot-et-Garonne en 1946, secrétaire d’État à la France d’outre-mer (1953) et au Plan (1955). Mais d’illustres exemples prouvent qu’on a pu avoir des faiblesses soit pour le maréchal Pétain, soit pour les Allemands pendant la guerre et, malgré cela, mener une belle carrière politique après la guerre. On peut même s’être acquis l’estime, la sympathie et l’appui de juifs éminents.

J’envoie copie de ce texte et des questions qu’il contient à Me Henri Caillavet aux bons soins du Mouvement des citoyens (9, rue Faubourg-Poissonnière, 75009 Paris), mouvement dont il vient de signer un appel aux côtés de Raymond et Lucie Aubrac en se présentant comme « ancien ministre de Pierre Mendès-France ».[2]  

Additif (1998)

Me Henri Caillavet m’a adressé une réponse peu convaincante assortie d’une demande, fort civile, de renseignements sur ce qu’est le révisionnisme historique. Je lui laisse la responsabilité de publier éventuellement cette réponse à mes questions, que je maintiens.

 
21 décembre 1996

 

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[1] Le Matin de Paris, 19 février 1987, p. 13 ; Le Monde, p. 32 ; Libération, 20 février 1987; Le Quotidien de Paris, 21 février (commentaire de Dominique Jamet : « Il est quand même paradoxal que M. Faurisson donne par la bande une leçon de tolérance à M. Caillavet. »
[2] Le Monde, 11 décembre 1996, p. 4.