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Fernand Braudel (1902-1985) : crédulité et intolérance d’un grand historien

Le Figaro littéraire du 31 août 1995 (p. 1, 3) consacre un dossier à « Braudel : bilan de la nouvelle histoire ». Ce titre est celui d’un article d’Alain-Gérard Slama qui écrit à propos de Fernand Braudel, fondateur de ce qu’on a appelé « la nouvelle histoire de l’école des Annales » :

Dans un manuel rédigé par Braudel en 1963 et réédité en 1987 sous le titre de Grammaire des civilisations, on ne lit pas sans surprise, par exemple, que la Révolution soviétique a créé une nouvelle civilisation, et que « l’annonce d’un plan de vingt ans qui conduira l’URSS aux félicités de la société communiste n’est pas un vain projet » (p. 3).

En effet, le plus prestigieux de nos historiens d’après la guerre de 1939-1945 croyait, comme nombre de ses collègues, aux félicités, toujours à venir, du communisme soviétique.

Mais il y a mieux : encore une fois comme nombre de ses collègues, il croyait également aux chambres à gaz nazies.

En 1979 Le Monde du 21 février avait publié un dossier intitulé « Les camps nazis et les chambres à gaz. La politique hitlérienne d’extermination : une déclaration d’historiens ». Cette déclaration, rédigée sur l’initiative de Léon Poliakov et de Pierre Vidal-Naquet, avait été signée par F. Braudel. Elle constituait une réplique à deux textes que j’avais publiés dans Le Monde, où j’exposais succinctement que, pour toutes sortes de raisons, en particulier techniques, les prétendues chambres à gaz nazies ne pouvaient pas avoir existé. Cette « déclaration d’historiens » s’achevait sur les mots suivants :

Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n’y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz.

Le texte portait les signatures de trente-quatre historiens. En plus des noms de L. Poliakov, de P. Vidal-Naquet et de F. Braudel se trouvaient également ceux de Philippe Ariès, Alain Besançon, Pierre Chaunu, Marc Ferro, François Furet, Jacques Julliard, Ernest Labrousse, Jacques Le Goff, Emmanuel Le Roy Ladurie, Robert Mandrou, Roland Mousnier, Madeleine Rebérioux, Maxime Rodinson, Jean-Pierre Vernant et Paul Veyne.

F. Braudel, de l’Académie française, qu’on présente en France et à l’étranger comme un génie de la science historique, aura cru, les yeux fermés, aux deux plus grossières et impudentes mystifications du XXe siècle : le miraculeux paradis du communisme soviétique et l’enfer des magiques chambres à gaz nazies.

Ainsi que le rappelle A.-G. Slama, F. Braudel, qui était le pape en quelque sorte de la nouvelle recherche historique au XXe siècle, « le pionnier, l’organisateur, le maître », comblé d’honneurs, encensé par les médias, avait un jour déclaré : « Il y a deux choses que je comprends mal : la psychologie et la religion. »

Mais comprenait-il l’histoire, qui veut, comme ne cessent de le rappeler les révisionnistes, qu’on établisse les faits avant de les commenter ?

J’en doute.

Comme je doute que ce brillant professeur du Collège de France ait médité l’histoire de la dent d’or telle que nous la conte Fontenelle dans son Histoire des Oracles (1686). Sous couvert d’une histoire critique des oracles païens, Fontenelle visait en fait les miracles chrétiens, dont il donne en passant l’exemple suivant qui se produisit en… Silésie (Auschwitz se trouve être en Silésie !) :

En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Hortius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. [D’autres historiens (Rullandus, Ingolsteterus, Libavius) écrivirent à leur tour de savantes thèses sur le sujet]. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre. – Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières.

Dix ans après la mort de F. Braudel et quatre ans après l’effondrement de l’Union soviétique l’historien français Éric Conan, co-auteur avec le professeur Henry Rousso de Vichy, un passé qui ne passe pas (Gallimard, Paris 2001 [1994, 1996], s’est donné la peine d’aller voir de près la prétendue chambre à gaz que visitent à Auschwitz-I des millions de touristes et de pèlerins. Sa conclusion : «Tout y est faux». Il ajoute : « À la fin des années 70, Robert Faurisson exploita d’autant mieux ces falsifications que les responsables du musée rechignaient alors à les reconnaître». Il révèle que Mme Krystina Oleksy, sous-directrice du Musée d’État d’Auschwitz, ne se résout pas à expliquer au public le travestissement. Il rapporte le propos suivant de l’intéressée : « Pour l’instant, [cette pièce appelée chambre à gaz] on la laisse en l’état et on ne précise rien au visiteur. C’est trop compliqué. On verra plus tard » (Éric Conan, Auschwitz : la mémoire du malL’Express, 19-25 janvier 1995, p. 68).

À l’exemple de Hortius, Rullandus, Ingolsteterus et Libavius, F. Braudel s’est abstenu d’aller sérieusement vérifier sur place aussi bien la réalité du communisme moscoutaire que la réalité de la chambre à gaz hitlérienne. Dans les deux cas, au lieu d’agir en historien, il s’est comporté avec l’intransigeance d’un homme de foi et, à l’égard des contestataires, avec intolérance.

31 août 1995