Ducasse (1846-1870) et non Lautréamont

Né le 4 avril 1846 à Montevideo où son père est chancelier délégué du consulat de France, Isidore Ducasse est envoyé en France pour y faire ses études aux lycées de Tarbes, puis de Pau. Après ses années de lycée, il vient se fixer à Paris en 1867. L’année suivante, il fait paraître une plaquette anonyme contenant le premier des Chants de Maldoror (texte ensuite inséré dans une revue publiée à Bordeaux), dont l’édition complète en six chants paraît en 1869, à Paris, sous le titre de : Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont. En 1870, sous le nom d’Isidore Ducasse, il publie deux minces fascicules : Poésies (I) et Poésies (II), qui sont, délibérément, de la prose la plus plate. Il meurt à Paris, à l’âge de vingt-quatre ans, le 24 novembre 1870, probablement d’une « fièvre maligne ». On n’a jusqu’à présent retrouvé de lui qu’une demi-douzaine de lettres, dont l’une est adressée à Victor Hugo[1], et quelques mots d’envoi adressés à des revuistes.

La gloire de celui qu’on appelle Lautréamont sera posthume et sulfureuse. Les surréalistes en feront leur génie tutélaire et Valery Larbaud parlera de son « romantisme flamboyant ». En 1971 je publie dans La Nouvelle Revue Française[2] un article sur « Les divertissements d’Isidore ». Michel Polac m’invite à la télévision. Il jubile. Quelques extraits des Chants de Maldoror ont suffi à mettre en joie le public venu assister à l’émission cependant que, sur le plateau, des représentants de l’intelligence critique paraissent offusqués. Je viens de révéler que, pour moi, les Chants et les Poésies sont, en réalité, deux fantaisies bouffonnes.

Une soutenance, un match

Le 17 juin 1972 l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne va entendre, à ce que disent les connaisseurs, la plus animée des soutenances de thèse qu’ait jamais vécue l’Université française. Onze ans auparavant j’avais troublé la quiétude des sorbonagres, et en particulier celle de René Étiemble, en publiant chez J.-J. Pauvert un petit ouvrage intitulé A-t-on lu Rimbaud ? Cette fois-ci, le sujet de ma thèse est «La Bouffonnerie de Lautréamont», en instance de parution chez Gallimard sous le titre d’A-t-on lu Lautréamont ? Jacques Robichez préside le jury. Pierre-Georges Castex est le rapporteur (le « patron ») de la thèse. Les deux autres membres du jury sont Pierre Citron et Pierre Albouy. La séance commence à 14h et s’achèvera à 20h par la proclamation du résultat : la thèse est admise avec la mention très honorable (c’est-à-dire très bien) ; le jury aurait pu me tenir rigueur de mes saillies à l’endroit de certains de ses membres ; il a été indulgent. Jacqueline Piatier, du journal Le Monde, était présente et signera un papier très favorable où elle dira : « On rit et c’est là l’important ».[3] L’enregistrement de la soutenance de thèse au magnétophone atteste de ce qu’en cinq heures de débat (il convient, en effet, de défalquer environ une heure pour les suspensions de séance) le public s’est fait entendre cent-vingt fois, dont une fois, m’écrira un calculateur, par une rafale d’applaudissements de trente-cinq secondes pour saluer un exposé de l’impétrant sur sa méthode d’analyse des textes. Parfois aussi on entend des protestations ou des invectives : le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), qui, à l’époque, donnait dans un théâtre de Paris un récital Lautréamont, s’insurgeait contre la thèse sacrilège. Peu après la soutenance, une algarade s’en était suivie : un nez avait saigné.

Au cours de la soutenance, les échanges entre le candidat et le jury avaient, selon P.-G. Castex, pris les allures particulièrement vives d’un match d’escrimeurs. Pierre Citron, pour sa part, avait évoqué « l’autre grand match » et l’assistance avait compris qu’il s’agissait du championnat de boxe Bouttier-Monzon attendu pour le soir même par une bonne partie de la France.

La mystification d’Isidore

« Cent ans. La mystification aura duré cent ans » ; c’est par cette phrase que commençait ma thèse. Je m’étonnais de ce que tant de grands noms de la littérature, de la critique et de l’université eussent parlé d’Isidore Ducasse sans l’avoir lu de près. Les Chants de Maldoror abondaient en attrapes auxquelles s’étaient laissé prendre les étourdis. Dès les premières lignes du vaste canular, les étourneaux auraient dû noter ce « chemin abrupt […] à travers les marécages ». Comment n’ont-ils pas vu les plongeurs glissant «dans la masse aqueuse les bras étendus entre la tête, et se réunissant aux mains » ? Et les mamelles fécondes de ce vieux célibataire qu’est l’océan ? Et le serpent se retrouvant affublé de sandales boueuses ? Les chiens qui se mettent à aboyer comme un chat ? La sueur du rhinocéros ? Les applaudissements du morpion ? Et que dire de « l’obstination, cette agréable fille du mulet », pour peu qu’on se souvienne que le mulet est stérile ? J’en passe et d’aussi cocasses : les évolutions champêtres des poissons, les dunes de sable mouvant, le scalpel qui ricane, les genoux de l’océan, le chasse-neige de la fatalité, la main de la figure, les paupières ployant sous les résédas de la modestie, l’intelligence de Maldoror qui, de l’aveu même de l’intéressé, se met à prendre des proportions immenses. Ce ne sont qu’apostrophes emphatiques, épithètes homériques, cuistreries, périphrases ampoulées, tours vicieux, janotismes : un salmigondis général. À la fin des Chants de Maldoror, le diabolique Isidore va jusqu’à se payer, presque franchement, la tête du bon lecteur : il compte que celui-ci lui rendra justice et reconnaîtra : « Il m’a beaucoup crétinisé » !

Une tradition française

La veine bouffonne et les personnages bouffons occupent une place relativement importante dans la littérature française (ou gauloise). Les personnages inventés par le Gascon Ducasse sont à rapprocher de ceux des soties du Moyen Âge et de certaines créations satiriques dues à la verve de Rabelais, Molière, Racine, Boileau, Fontenelle, Voltaire, Musset, Monnier, Baudelaire, Flaubert, Rimbaud, Labiche, Villiers de l’Isle-Adam (Tribulat Bonhomet), Jarry et Christophe, sans compter même des caractères comiques imaginés par Proust ou Giraudoux. Isidore Ducasse et Pierre Dac sont parfois si proches l’un de l’autre que, dans une liste d’inventions, de formules et d’effets de style signés de ces deux loustics, il est pour ainsi dire impossible de distinguer ce qui revient respectivement à l’auteur de Maldoror et à celui de Furax. Autrefois – les dictionnaires l’attestent –, on disait « gasconner quelqu’un » au sens de mystifier quelqu’un par d’énormes exagérations. Ducasse a gasconné son monde. Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont et les Poésies sont deux fantaisies bouffonnes où Lautréamont ressemble à un Tartarin ou à un Fenouillard du vice ou de la vertu bravant « le crabe de la débauche » et « le boa de la morale absente ». Il est probable que, dans les Chants, Ducasse parodie son chancelier de père, au ton noble et sentencieux, et, dans les Poésies, son professeur de rhétorique pour qui les chefs-d’œuvre de la langue française sont les discours de distribution des prix. De même que Gorgibus n’est pas un pseudonyme de Molière ou de Jean-Baptiste Poquelin, de même le pompeux comte de Lautréamont n’a-t-il pas un trait de ressemblance avec Isidore Ducasse. Il n’est ni le porte-parole, ni le pseudonyme de ce dernier. Il est à l’opposé de son facétieux créateur. Isidore se moque de Lautréamont et de Maldoror.

Vraiment drôle ?

Ducasse voulait être drôle. L’est-il vraiment ? Pour ma part, j’estime que non, car ses deux œuvres sont expédiées comme des pochades. En revanche, rien ne devrait susciter la gaîté comme le sérieux avec lequel la Critique et surtout la Nouvelle Critique telquéliste, derridienne, kristevienne, épistémique et intertextuelle commentent les écrits de ces deux représentants de la bêtise prudhommesque que sont le Chantre et le Poète imaginés par notre farceur. De ce côté-là, le spectacle continue…

Heureusement, quelques esprits libres publient sur Isidore Ducasse le résultat de recherches dépourvues de tout chiqué. Parmi eux, un amateur éclairé, Jean-Jacques Lefrère.[4]

4 avril 1996

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[1] Une seule édition des œuvres complètes d’Isidore Ducasse est à recommander, celle des « fac-similés des éditions originales », publiée par La Table Ronde en 1970.

[2] La Nouvelle Revue Française, janvier 1971, p. 67-75.

[3] Jacqueline Piatier, « Maldoror entre M. Prudhomme et M. Fenouillard », Le Monde, 23 juin 1972.

[4] A. Guillot-Muñoz, A. Rodríguez, F. Caradec, Lautréamont à Montevideo ; J.-J. Lefrère, Le Visage de Lautréamont, Pierre Horay, Paris 1977, et, à partir de 1987, la revue semestrielle des Cahiers Lautréamont.